Fils de la Bretagne et de l'océan, Karadeg est un patron pêcheur appartenant à cette admirable famille des loups de mer. Il a hérité de la passion de ses ancêtres et ne conçoit pas son existence à l'abri du vent du large. Il connaît l'océan, l'aime, mais surtout le respecte. Il sait que ses colères peuvent être terrifiantes quand elles rugissent entre les rochers de son pays natal. Déjà enfant, il écoutait avec beaucoup d'attention les impressionnants récits des anciens évoquant avec le langage de leur terroir les nombreux naufrages, les familles endeuillées, les pères et les fils que la terre de Bretagne n'a jamais revus. Dans les boîtes métalliques ayant contenu les biscuits bretons d'antan, d'innombrables photos aux bords dentelés sont précieusement conservées par les familles de marins. Elles ravivent d'angoissants souvenirs et rappellent aux hommes de la mer qu'ils doivent rester humbles devant la force des éléments.
Karadeg possède un bon bateau. Certes, ce n'est pas un de ces navires-usines qui partent des semaines durant vers les mers du monde entier pour une pêche intensive. Son « Bigouden » est un chalutier hauturier de 23 mètres, équipé pour la pêche au chalut de fond et parfaitement adapté aux conditions particulièrement difficiles des côtes bretonnes. Cinq marins pêcheurs l'accompagnent à bord et se partagent le travail ardu qu'implique une sortie de 4 ou 5 jours au large de leur pays. Le plus âgé de ces hommes, Yaël, travaillait déjà avec le père de Karadeg. C'est un marin pour qui la mer n'a plus guère de secrets mais lorsqu'il en parle à Gwenael, le plus jeune engagé depuis peu dans l'équipage, il ne cesse de répéter que ce métier est aussi dangereux que merveilleux.
Le « Bigouden » a quitté Brest le 20 décembre et Karadeg l'a emmené au-delà de la mer d'Iroise, au large de l'île d'Ouessant, pour pêcher le merlu. L'équipage est motivé car le patron a repéré sur ses instruments de bord d'importants bancs de poissons. Les marins bretons ne sont pas particulièrement tendres et de fréquentes engueulades éclatent sur le pont. Mais ils sont aussi conscients que si le poisson est là, il n'y a pas de temps à perdre. L'équipage s'active, les gestes sont précis, les chaluts remontent gonflés de merlus et dans la cale, les lits de glace se superposent avec la précieuse marchandise. Karadeg se réjouit toujours d'une bonne pêche et cela est bien légitime. Son bateau constitue un important capital à financer, le carburant coûte de plus en plus cher et il a depuis toujours le souci de bien payer ses hommes. Rentrer au port les cales bien remplies, cela le met de bonne humeur et celle-ci apaise son équipage.
Mais en dépit du succès de sa pêche, Karadeg est inquiet. La météo semble se détériorer très rapidement. Un message radio avec le contrôle de Brest le met en garde d'une importante dépression venant de l'Atlantique et se rapprochant rapidement des côtes bretonnes. Et puis, il y a des signes qui ne trompent pas le patron pêcheur, la température a chuté en quelques heures et des moutons d'écume apparaissent sur la crête des vagues. Karadeg a promis à ses marins de rentrer pour Noël et prend donc la décision, ce 24 décembre à l'aube, de mettre le cap sur le Finistère.
Yaël a compris. Il monte au poste de commande et interpelle Karadeg :
« Coup de tabac en perspective capitaine? »
« Oui mon vieux Yaël, et je n'aime pas beaucoup ça ! Regarde le baromètre ! Et d'ailleurs, Brest m'a prévenu ! »
L'étrave du « Bigouden » fend la houle et les embruns de plus en plus glaciaux balaient le pont. La pluie est devenue neige fondante et la mer grossit d'heure en heure. Karadeg exploite toute la puissance de son chalutier pour fuir la tempête, mais comme il le craignait, celle-ci le talonne et semble à nouveau décidée à s'offrir le grand festival d'écume avec les récifs de la mer d'Iroise.
En fin de journée, alors que l'obscurité s'est emparée de l'océan, le « Bigouden » se trouve piégé par les éléments. Karadeg n'a qu'un objectif, se mettre à l'abri dans la baie d'Ouessant. Les vagues immenses giflent le chalutier dans un tonnerre assourdissant et d'impressionnantes gerbes d'eau envahissent le pont.
Les hommes d'équipage ont rejoint leur patron sur la passerelle. Ils sont habitués à ce genre de situation mais les tempêtes qu'ils ont essuyées ces derniers temps étaient particulièrement violentes. Serait-ce donc vrai que la nature n'est pas contente ?
« Ca va aller les gars ! Le Bigouden en a vu d'autres ! »
Mais soudain, le chalutier plonge dans un creux démesuré, l'étrave s'enfonce dans la crête et un véritable raz-de-marée le secoue avec une force inouïe. Un hauban d'une perche de chalut se rompt sous le choc. La perche pivote sur son axe, se détache et s'écrase sur le toit de la passerelle. Le hurlement du vent et le grondement de la houle ne parviennent pas à couvrir le bruit fracassant de l'impact. Dans sa chute, la perche à littéralement fauché les antennes radio, GPS et radar. Elle a également brisé une vitre de la passerelle et de l'eau s'est répandue sur le tableau de commande.
Le « Bigouden » est devenu aveugle...
Karadeg fait le point avec ses hommes et tente de les rassurer. Mais, perdus dans la nuit, à quelques miles de la côte bretonne, en pleine tempête, ils sont bien conscients que leur survie dépend de l'expérience de leur capitaine et de l'indéniable qualité de son bateau.
Gwenael, le cadet de l'équipe, interroge Yaël :
« Pourquoi le capitaine ne poursuit-il pas sa route vers l'est pour se rapprocher de la côte ? »
« Sans instruments, ce serait du suicide mon gars ! Les récifs de l'archipel de Molène ont en piégé plus d'un et il ne s'agit pas de se laisser surprendre par les courants de la pointe du Raz, particulièrement puissants par gros temps ! »
Karadeg confirme :
« Pas question de me rapprocher des côtes à l'aveugle, sans repères je dois rester en mer en attendant que ça se calme ! Je vais maintenir le bateau face à la houle pour éviter les lames de travers. »
Les hommes se taisent. Ils observent avec admiration leur patron se battant contre les éléments. Le ciel et la mer ne font qu'un, le noir est profond et glacial, la neige se mêle aux embruns et le concert de la tempête assourdit les marins.
Au-dessus des instruments radio désespérément muets, l'horloge fonctionne. Il est minuit...
Yaël se met à chanter. Malgré le fracas de la tempête, les autres ont reconnu un chant de Noël breton... Dès le premier couplet, ses camarades reprennent en choeur le refrain :
« Kanomp Nouel gand levenez
Ra lugerno ar stered
Kanomp Nouel gans levenez
Ganet eo Salver ar bed ! »
Le regard tourné vers la proue du bateau, les marins du « Bigouden » chantent leur prière dans la langue de leur coeur. Quelques mots de breton invitent les hommes à « chanter Noël dans la joie pour que brillent les étoiles, le Sauveur du monde est né ! »
C'est alors que Merwen, un grand gaillard aux mains rudes tannées par le sel et le travail, écarquillent ses grands yeux de marin et, le doigt pointé vers l'avant du bateau, légèrement à babord, s'exclame en hurlant plus fort que la tempête :
« Regardez ! Là ! »
Entre deux rafales de vent, la neige a cessé de tomber, et on peut apercevoir une lueur au niveau de l'horizon. Karadeg fixe ce point lumineux et compte tout haut :
« Un, deux.......neuf ! Neuf éclats rapides en 10 secondes ! C'est le phare de Nividic, nous sommes sauvés ! »
Un « hourra » retentit sur la passerelle et le capitaine met le cap sur cette lumière de la providence.
Quelques heures plus tard, le « Bigouden » est bien à l'abri, dans la baie d'Ouessant, et les marins se réjouissent de pouvoir passer la fête de Noël sur la terre ferme.
Chacun dans sa famille pourra raconter que dans les pires tempêtes de la vie, il suffit d'une lumière pour retrouver l'espoir. Comme une étoile à Noël...
Jean Marcelle
Jolipré-les-Alouettes est un magnifique petit village douillettement blotti à l'abri des coteaux verdoyants d'un terroir au sein duquel il fait bon vivre. L'été, les fermiers récoltent le fruit de leur travail et la fête des moissons réunit tous les villageois dans une ambiance empreinte des plus nobles traditions locales. Les mois d'automne colorent le paysage des teintes les plus harmonieuses et déposent judicieusement celles-ci sur la palette des artistes inspirés par le charme du tableau. Quand l'hiver s'installe, les chaumières se calfeutrent sous une fourrure d'hermine immaculée et les cheminées envoient dans le ciel glacé des invitations à partager la chaleur d'un foyer accueillant. En cette fin d'année, Jolipré semble respirer profondément le bien-être de la sérénité.
A la sortie du village, à deux pas de la dernière fermette, un petit bois de quelques hectares offre aux gens du pays les plus agréables perspectives de promenades. Marcheurs, cyclistes et cavaliers y trouvent le dimanche matin le prétexte idéal pour un apéro partagé ensuite dans la plus grande convivialité. Pendant les vacances scolaires, le Bois Tranquille offre aux enfants un terrain de jeu incomparable, un décor magique aux multiples facettes de leur imagination. Le Bois Tranquille participe à la vie de Jolipré et tous les habitants le respectent. Tout dépôt malveillant y est énergiquement réprimé par une population unanime et protectrice.
A l'orée du bois, les vestiges d'une chapelle subsistent en défiant le temps. On a retrouvé les traces d'un prieuré ayant existé à l'emplacement du Bois Tranquille au 13ème ou 14ème siècle. Seules les ruines de la chapelle se dressent encore aujourd'hui sous les chênes séculaires et la végétation semble vouloir les préserver en enlaçant les vieilles pierres chargées d'histoire. Les gamins de Jolipré y créent de nouvelles aventures pour Harry Potter et la nature se fait maternelle pour veiller à ce que tout se passe bien.
Depuis quelques mois, on ne parle plus que de cela autour de la table, dans la rue ou la cour de récréation de la petite école. Un puissant promoteur a négocié l'acquisition du terrain pour y construire des immeubles modernes, pour y créer une cité qu'il a l'audace de baptiser « Résidence du Bois Tranquille »...
Que vont devenir toutes ces familles d'oiseaux qui honorent de leurs concerts les amoureux de la nature ?
Que vont devenir les vestiges de l'histoire du terroir qui offrent encore aujourd'hui aux enfants du pays les images des plus beaux jeux et un horizon teinté au respect de leurs racines ?
Béton !
Les gens du village se sont bien mobilisés pour défendre leur patrimoine naturel et de nombreuses actions ont été menées dans le cadre d'un veto collégial. Mais le promoteur, Richard Pognon, est particulièrement puissant et tous les recours introduits au niveau des diverses instances aboutissent par magie...
Ce 24 décembre, la dinde aura peut-être pour la dernière fois la saveur des marrons du Bois Tranquille. Les bulles du Champagne exhaleront une certaine amertume et le rythme traditionnel de « Jingle Bells » suscitera sans doute déjà celui des tronçonneuses et des bétonnières. Enfin, c'est Noël, on tâchera de penser à autre chose et on consolera les petits en leur racontant qu'un miracle peut toujours arriver...
« Oui, monsieur, tout est prêt et l'entrepreneur a déjà placé son matériel à l'orée du Bois Tranquille. Dès le 2 janvier, il peut commencer le déboisement. »
« Parfait ! Merci mademoiselle ! » La jeune fille à peine sortie , il se dit : « Je vais faire un tour le chantier avant de rentrer chez moi pour voir si tout est en ordre ! »
Après avoir rangé un peu son bureau, le promoteur enfile sa grosse veste de chantier, un bonnet de laine et des gants fourrés pour bien se protéger du froid. « Ca doit souffler à la campagne ! » se dit-il.
Cinq minutes plus tard, il quitte son parking privé au volant d'une grosse berline à l'étoile arrogante.
Les rues de la ville sont illuminées de myriades multicolores et toutes ces petites étoiles jouent avec les flocons de la neige qui s'est invitée pour la fête. Dans la tête de Richard Pognon, ce qui scintille particulièrement ce soir, ce sont les gros profits que le projet de la résidence du Bois Tranquille va générer.
Soudain, à quelques dizaines de mètres à peine de l'orée du bois, monsieur Pognon perd le contrôle de sa voiture et celle-ci se met à glisser vers un profond fossé. La course folle du véhicule s'arrête juste au bord du talus et le véhicule se retrouve en équilibre instable. Le promoteur parvient difficilement à ouvrir sa portière et à s'extirper de la voiture en position délicate. A peine sorti, il s'aperçoit que le véhicule s'incline d'avantage et se couche sur le flanc. Mais sa retraite n'est pas suffisamment rapide.
Ralenti par la neige et les taillis, monsieur Pognon est maintenant carrément coincé sous sa voiture. L'impression d'écrasement est atténuée par l'épaisseur des branchages mais, couvertes par le véhicule au niveau du bassin, ses jambes restent complètement bloquées.
« Mon GSM ! » se dit-il. Peine perdue, le mobile est resté sur le siège passager. Crier ? Inutile, la première habitation est trop éloignée et les gens sont occupés à préparer leur réveillon bien à l'abri des frimas.
Les minutes s'égrènent, longues et angoissantes, la nuit s'est installée. La neige a cessé de tomber et les nuages se sont discrètement écartés pour laisser apparaître les innombrables étoiles de la nuit de Noël. Richard Pognon grelotte et il se rend compte que sa peur est devenue plus forte que le froid. Il lutte pour ne pas se laisser envahir par une panique souvent génitrice de désespoir.
Le vent s'est calmé et son chant d'hiver laisse maintenant place à celui des cloches qui tintinnabulent au sommet du clocher de Jolipré pour annoncer la messe de Noël. Cette manifestation du monde des vivants rallume l'espoir dans le coeur de monsieur Pognon. « Ils vont sortir de chez eux pour aller à l'église ! Peut-être que... » Mais le silence reste maître des lieux et le promoteur se remet à grelotter.
Effectivement, le crissement caractéristique de grosses chaussures dans la neige gelée se fait de plus en plus distinct. Un homme emmitouflé dans un épais manteau se penche sur monsieur Pognon.
« Attendez, je vais vous sortir de là ! »
Rempli de bonheur, le promoteur ne tarit pas de remerciements et demande à cet homme providentiel qui il est.
« Je suis le gardien du Bois Tranquille ! » dit-il calmement.
« Vous habitez à Jolipré ? »
« Non ! Je suis le gardien de la nature, de la vie ! Aujourd'hui, je suis le gardien du Bois Tranquille et à mon tour, je vous adresse une prière : considérez ce lieu avec un autre regard ! Vous percevrez ainsi les véritables richesses de la terre... »
Monsieur Pognon trouve refuge dans le petit café sur la place du village. Le boudin de Noël accompagne le vin chaud et après la messe, les villageois s'y retrouvent en famille. Après avoir prévenu et rassuré sa famille, il interroge les gens du village au sujet d'un gardien du Bois Tranquille.
« Non monsieur, il y a des siècles qu'il n'y a plus personne dans ce bois, les derniers furent les gens du prieuré. »
Profondément touché par cette aventure, monsieur Pognon abandonnera ses projets concernant le Bois Tranquille. Ses relations permettront de négocier sans le moindre problème cette nouvelle et inattendue décision. Il signera un contrat avec les habitants du village de Jolipré pour la gestion et la préservation de la « Réserve naturelle du Bois Tranquille ». Il y organisera, avec la complicité des enseignants du terroir, des journées pédagogiques pour inciter les jeunes à respecter la nature. Les participants recevront un souvenir personnalisé sur lequel sera mentionné : « Gardien du Bois Tranquille ».
Les habitants de Jolipré ne comprendront jamais ce qui s'est réellement passé et la raison de ce merveilleux revirement de situation. Ils parleront d'un miracle de Noël.
Personne ne saura jamais qui était ce gardien du Bois Tranquille. Quoique...
Jean Marcelle
24 décembre 1941...
Le lieutenant Hermann Krüger est pilote de la Luftwaffe. Sur une base établie par les Allemands au sud de Tobrouck, dans le désert de Libye, il participe à l'appui aérien de la progression des Panzers de Rommel. Il est attaché à la JG 27, escadrille de chasse composée de pilotes particulièrement talentueux, spécialement entraînés aux conditions difficiles de la guerre du désert.
Cette nuit de Noël, les membres de l'escadrille ont organisé une petite fête dans le mess sous la houlette de l'adjudant Hertwig, sous-officier d'intendance. Celui-ci, bien connu sur la base pour ses qualités de gestionnaire mais aussi pour ses calembours douteux, a baptisé la soirée « Mess de minuit ». La bière blonde et le schnaps se succèdent sur le zinc du bar, dans une tabagie qui laisse aux quelques cierges allumés bien peu de chance d'exhaler les senteurs de Noël. A côté du bar, sur une petite table improvisée, l'adjudant a travesti une feuille de palmier en sapin, la garnissant de diverses verroteries dignes de son humour. Au pied de l'arbrisseau emblématique, il a cependant eu la délicatesse d'exposer une page de calendrier illustré représentant la crèche sous une étoile étincelante.
Agacé par les éclats de rire qui ponctuent les clowneries de l'exalté adjudant Hertwig, Hermann hoche la tête et son regard tombe un instant sur l'image de la crèche. « Pff ! Infantile ! » dit-il en activant le bout incandescent de sa cigarette pour ajouter à l'atmosphère son lot de fumée irritante.
Et puis il se dit qu'une étoile d'une telle intensité, en combat aérien, il faudrait s'en méfier, elle pourrait éblouir et masquer l'approche d'un ennemi. En tout cas, lui, il ne se laisserait pas surprendre...
Dans la salle des pilotes, le major se dirige vers le panneau des cartes de mouvements militaires de la région. A l'aide de sa règle, il explique en quelques mots la situation et l'objet de la mission qu'il confie à Hermann. Profitant du relâchement inévitable des services de sécurité en cette nuit de Noël, deux prisonniers britanniques, membres rescapés de l'équipage d'un avion d'observation, se sont évadés d'un camp annexe. D'après les premiers indices, ces deux hommes se dirigeraient vers la côte, en évitant Tobrouck, pour rejoindre la frontière égyptienne. Le soleil n'est pas encore levé, la visibilité est donc parfaite sur le désert, et en suivant un cap nord-est, Hermann doit pouvoir les repérer en très peu de temps. Ces aviateurs anglais sont détenteurs de renseignements précis sur la position des colonnes de Panzers. La mission est simple : les trouver, les abattre !
Dans le calme de l'aube qui offre au désert des couleurs auxquelles le soleil mettra le feu, Hermann réveille les quatorze cents chevaux du Daimler Benz de son Messerschmitt 109. Les trois pales de l'imposante hélice semblent hésiter, l'échappement vômit quelques bouffées d'essence non consumée et les premières explosions dans les cylindres donnent vie à cette puissante machine de guerre.
C'est là qu'il est bien, Hermann, seul avec sa machine, en communion avec les chevaux qui donnent vie au manche. D'une légère pression des pieds sur le palonnier, il corrige instinctivement les caprices turbulents de l'atmosphère du désert. Dans tout au plus dix minutes, le soleil va inonder les dunes et la visibilité sera sensiblement moins bonne. Hermann scrute l'horizon. Son regard d'aviateur ne néglige aucun mètre carré. Chaque fois qu'il se tourne vers la direction de son cap, ses yeux sont attirés par la présence solitaire et bien visible de la planète Vénus, étoile du berger scintillante sur le pastel délicat du ciel d'orient. Bien malgré lui, il revoit l'étoile de la crèche sur la page du calendrier. D'un coup d'orgueil, il balaie l'image.
Encore quelques secondes, il va tirer. Mais un instant, une distraction qui ne lui est en aucun cas coutumière le perturbe. L'étoile, elle est là, juste devant, arrogante, subjugante et...et la cible est derrière. « Bon sang, qu'est-ce qui m'arrive ? » Hermann reprend de l'altitude, effectue deux virages à 360 degrés et se replace dans la ligne de tir. Cette fois, il ne peut pas le rater.« Attention...L'étoile ! Est-ce possible ? Elle ne peut pas m'éblouir ! Je ne vois rien...Mais qu'est-ce qui se passe ? » A nouveau, le Messerschmitt dépasse la cible et Hermann n'a pas pu tirer. « Mais c'est quoi,cette étoile ? C'est quoi cette sensation qui m'envahit ? » L'étoile du berger aurait-elle vaincu la croix de guerre ? Il semble en tout cas qu'elle lance un message de paix au pilote : « C'est Noël ! ». « Oui mais c'est la guerre, rétorque Hermann ! » « C'est Noël, répète l'étoile »...
Pour la première fois dans sa carrière de brillant soldat, Hermann baisse la garde. Il se sent soudain tout autre, il découvre des sentiments qui n'ont jamais été les siens. Finalement, ces deux hommes au sol sont aussi des soldats. Méritent-ils de mourir un matin de Noël ?
Bercé par le ronronnement du moteur, Hermann reste songeur.
Que va-t-il raconter à ses supérieurs ? Bof, un mensonge pour la bonne cause, c'est toujours possible et puis, peut-être que l'étoile peut encore lui donner un petit coup de main ? Oh et puis m..., c'est Noël.
L'étoile a disparu.
Jean Marcelle
Le Commandant Mathieu consignait dans son livre de bord tous les éléments importants de son extraordinaire odyssée.
Considéré comme l'un des derniers représentants d'organisations humanitaires, il avait quitté la terre en l'an 2154 aux commandes de son vaisseau «l'Espérance».
Le Grand Conseil avait qualifié son entreprise de «projet chimérique engendré par les visions obsolètes d'un idéaliste illuminé».
Mais Mathieu, animé d'une foi profonde en son idéal, était convaincu, aux confins de son âme, que son destin était ailleurs.
De sa détermination se dégageait l'incroyable force ressentie en parfaite communion par tous les membres de son équipage, constitué de femmes et d'hommes de bonne volonté.
Ensemble, ils s'efforçaient d'oublier cette planète outrageusement blessée par l'orgueil des hommes. Ils fuyaient cette permanente image d'une société malade de la haine, d'une terre balayée par les mêmes vents, fertilisée par les mêmes pluies, lumineuse du même soleil mais souillée irrémédiablement par le veau d'or toisant de son piédestal d'égoïsme violent des communautés en éternels conflits.
Oui, ils croyaient en un monde meilleur, ils savaient qu'un jour dans le coeur d'une galaxie d'harmonie, ils assisteraient à la naissance d'une nouvelle, d'une vraie humanité.
Perdu dans ses rêves, le Commandant Mathieu avait détaché son regard du grand écran de contrôle de «l'Espérance».
«Rassemblez l'équipage, Lieutenant, c'est sur ce cap que nous devons aligner l'Espérance. Je crois que nous touchons au but!»
Après avoir consigné l'événement dans le livre de bord, le Commandant dirigea l'imposant vaisseau vers le système de planètes gravitant autour de l'étoile «Naissance».
D'après les données de l'ordinateur central, l'une d'entre elles présentait des caractéristiques identiques à celles de la terre.
«L'Espérance» se mit en orbite autour de ce nouveau monde et, chacun à son poste, l'équipage engagea la procédure d'atterrissage.
Le 25 décembre, cette arche de Noël que symbolisait le rutilant vaisseau offrait à ses passagers ébahis le merveilleux sentiment de revivre la naissance de l'humanité.
Un monde de lumières, délicate palette de couleurs vivantes, s'offrait à leurs yeux.
L'étoile «Naissance» était en fait le soleil chaleureux qui inondait cette accueillante planète d'une véritable symphonie d'harmonie.
Les membres de l'équipage de «l'Espérance» ressentaient en ces lieux paradisiaques un immense bonheur.
Dans le paisible décor d'une nature parfaite et inaltérée, un groupe de jeunes gens semblait évoluer en symbiose avec le paysage.
Une jeune fille au visage rayonnant s'avança vers le Commandant Mathieu, et en lui offrant son plus beau sourire, lui adressa sa bienvenue :
«D'un triste monde que la bêtise humaine voue à une perte inexorable ! Et toi, qui es-tu ?»
«Nous sommes, mes amis et moi, les éléments fondamentaux de la vie harmonieuse et nos destins convergent vers un seul idéal : le bonheur ! Nos noms ne vous sont pas inconnus mais sans doute, dans votre monde, le tourbillon du matérialisme destructif les avait-il emportés ? Ils sont les fleurs qui composent le bouquet de la Vie, les corolles qui offrent du creux de leur calice le pollen de l'éternelle renaissance. Ils sont les notes harmonieuses ponctuant judicieusement les portées de la partition de la grande symphonie humaine. Mais oui, vous les connaissez ! Ils s'appellent Solidarité, Amitié, Respect, Humilité, et réunissent ici tous les autres membres de notre belle famille qui se tendent mutuellement la main. Pour tout homme de bonne volonté qui le souhaite au plus profond de son être, il y aura toujours une place dans notre monde. Il suffit d'y croire...»
Pour l'équipage de «l'Espérance», une nouvelle vie venait de naître.
Le bonheur n'était plus chimère, il existait.
Ces terriens avaient exprimé leur foi en un monde meilleur, et au-delà des railleries et médisances de ceux qui ont mauvaise conscience, ils avaient poursuivi leur idéal.
Sur le chemin de leur odyssée, le ciel a mis à portée de leur âme, l'étoile qui les a tout naturellement guidés vers le monde de la raison.
Quand le mystère de Noël nous interpelle et nous rend plus réceptifs au coeur de notre conscience, il nous est donné de discerner la bonne étoile dans la myriade superficielle des fausses valeurs.
Celle-ci pourrait guider l'humanité vers un nouveau monde fait d'harmonie et d'équité, un solide édifice constitué de vraies familles au sein desquelles la jeunesse, pilier de l'avenir, s'épanouirait en toute sérénité...
C'est Noël, on peut rêver...
Jean Marcelle.
Emportés par le vent frais de décembre, les savoureux parfums de boudin grillé et de vin chaud se faufilaient entre les chalets accueillants du marché de Noël.
Joliment présentés à l'abri de ceux-ci, les multiples produits des artisans locaux scintillaient de mille cristaux et les couleurs de la fête dansaient dans un décor d'or et d'argent au rythme des traditionnels grelots de « Jingle bells ».
Etourdis par la ronde des jouets du bon Père Noël, les bambins chaudement emmitouflés ne savaient où poser leurs yeux écarquillés et tentaient adroitement d'attendrir l'autorité paternelle devant l'étal aux alléchantes friandises.
Merveilleuse ambiance de fête, certes, mais j'aurais aimé y trouver, en cette veille de Noël, ce peu d'émotion qui nous rend réceptifs au sens profond des réelles valeurs.
Perdu quelques secondes au-delà de ma réflexion, je m'étais arrêté inconsciemment devant une crèche artisanale réalisée avec un talent incontestablement animé d'une motivation particulière.
Mon regard croisa celui de l'artisan et, en guise de bonjour, je lui adressai un sourire amical.
« Elle est jolie, n'est-ce-pas ? », me dit-il d'une voix chaude et profonde.
« Superbe ! Les personnages sont extraordinaires; on dirait qu'ils vont prendre vie ! »
Tout en sortant les mains des poches de son vieux manteau râpé, l'artisan ajouta : « Elle n'est pas à vendre, mais tenez, ceci devrait vous intéresser ! »
Il me tendit une jolie boîte couleur ciel, aux étoiles dorées, contenant un cierge blanc comme la neige.
Un peu surpris, je lui répondis : « Eh bien oui, pourquoi pas ? », et portant instinctivement la main au portefeuille, je lui demandai combien je lui devais.
« Rien, me dit-il, vous me l'avez déjà payé ! »
J'insistai, naturellement, et tentai en vain de lui glisser un billet.
Il s'assit sur sa vieille chaise cannée, abrita ses mains sous les revers de l'épais manteau et, faisant mine de de s'endormir, me rendit mon sourire avec un émouvant « Joyeux Noël ! ».
Sur la route du retour, j'étais toujours sous le charme de ce que je venais de vivre.
Dans le quartier commerçant aux lumineuses vitrines décorées pour la circonstance, la densité de la circulation m'obligea à retrouver toute mon attention et la garder jusqu'au domicile où l'on préparait fébrilement la soirée de réveillon.
« C'était bien, ce marché de Noël ? », me demanda ma petite famille.
Afin d'échapper à une interminable série de questions, je répondis un peu distraitement : « Oh oui, vous savez, comme chaque année ! ».
Sur la table du salon, quelques gâteries apéritives attendaient devant le feu de bois l'arrivée de nos invités.
Au milieu de celles-ci, dressé sur son socle de fer forgé, un cierge patientait jusqu'à l'ambiance du soir pour emprunter à l'allumette la flamme de la fête.
Poussé par je ne sais quelle intuition, je le rangeai dans un tiroir du buffet et le remplaçai par le cierge de l'artisan à la crèche.
Il me fascinait, là, entre la télé que les enfants n'avaient pas débranchée et le fauteuil dans lequel je venais de m'asseoir.
Sur l'écran, les images d'une année de lourdes incertitudes, l'album honteux des photos de tous ces évènements qui font de l'homme le plus redoutable prédateur de l'humanité.
Un long métrage de douze mois de violence et de corruption, l'histoire d'un veau d'or qui partout dans le monde engendre le plus réaliste des films d'horreur.
Le feuilleton d'une société aux urgences, malade de sa vanité, de sa gourmandise de pouvoir et dont les premières victimes sont ceux qui souffrent le plus de l'égoïsme des autres.
Et moi, comme tant d'autres, j'étais là, dans le confort de mon fauteuil et de ma famille, prêt à fêter avec des amis l'éternelle renaissance de l'amour et de la paix entre hommes de bonne volonté ! Quel paradoxe !
Mal à l'aise, je saisis le boîtier de télécommande et mis fin à la terrible rétrospective.
Instinctivement, je craquai une allumette et donnai vie au cierge de l'artisan.
La flamme chaude et lumineuse vacilla quelques secondes et puis se dressa, belle et régulière devant l'écran que j'avais volontairement aveuglé.
Complètement étranger au brouhaha des enfants et à l'intense activité de ma maîtresse de maison préférée, je me mis alors à comprendre le message du cierge de l'artisan du marché de Noël.
La flamme de ce cierge était lumineuse comme le soleil de l'autre côté d'un tunnel :
elle était l'ESPOIR.
La flamme de ce cierge était chaude comme le bien-être d'un véritable foyer :
elle était la FAMILLE.
La flamme de ce cierge était droite et semblait vouloir m'éclairer le temps qu'il faudrait :
elle était la BONNE VOLONTE.
La flamme de cierge était pure, sans fumée, sans odeur, sans bruit :
elle était le RESPECT.
La flamme de ce cierge m'avait réconforté :
elle était la PAIX.
Toute cette nuit de Noël, elle diffuserait sa lumière au sein de notre famille, et à tous ceux qui ne la percevraient pas, je raconterais mon histoire du marchand de cierges.
Lorsque je me suis arrêté devant sa crèche, cet artisan savait que je pourrais comprendre le message du cierge de Noël.
Lorsque je lui ai souri, il avait estimé que je l'avais payé.
Le message de Noël ne se vend pas, il se donne, il se partage.
Pour tout homme capable d'oublier quelques instants son statut de consommateur pour offrir un sourire ou tendre une main, il y aura toujours un cierge de Noël.
Tout cela finalement était très simple.
Simple comme une flamme de bougie mais que l'émotion de Noël peut doter de la plus belle des facultés, celle de ranimer l'espoir...
Jean Marcelle
La pitoyable déglingue des corniches du vieil immeuble en cette soirée froide et pluvieuse de décembre versait sur le décor les larmes de l'amertume qu'inspirait le quartier.
Dans ces logements au seuil de la désaffectation et dépourvus de tout confort, quelques familles luttaient avec résignation contre l'acharnement de la précarité.
Moyennant un modeste loyer que beaucoup d'entre elles ne pouvaient d'ailleurs plus honorer, l'ancien propriétaire permettait à ces victimes de l'indifférence d'espérer pour survivre.
Mais comme le soleil de septembre, la lueur d'espoir avait pâli.
L'immeuble était vendu à un promoteur et comme ces agressions du destin qui vous soulèvent le cœur, les avis d'expulsion avaient semé le désarroi sur la terre de l'unique accueil dont bénéficiait encore la petite communauté.
Anna était désemparée.
Seule avec son petit garçon de quinze mois, elle voyait se dresser devant elle le mur de l'impasse, la frontière qui sépare le possible de l'invivable.
Et pourtant, quelques jours avant Noël, elle comprit que l'invivable allait devenir possible…
Comme le voulait la tradition familiale, Monsieur Pénal était un respectable et très respecté huissier de justice.
Afin de clôturer le dossier avant quelques congés bien mérités et d'accomplir ses fonctions avec le sérieux que lui dictait son devoir, Monsieur Pénal signifia l'acte de procédure et assura avec la police locale l'exécution de la décision de justice concernant l'évacuation dudit immeuble.
Sa mission accomplie, il pouvait désormais se concentrer sur ses projets de vacances et se réjouir de la perspective des réunions familiales qu'il affectionnait particulièrement.
Après avoir rangé son bureau et salué son personnel, Monsieur Pénal, comme chaque soir, devait, pour récupérer sa voiture, arpenter une petite rue commerçante inondée de mille lumières aux couleurs de fête.
Ce soir-là, il fut attiré par l'éclat étrangement brillant d'une étoile pourtant discrète, sur le toit enneigé d'une crèche, parmi les innombrables gourmandises d'une alléchante vitrine.
Son pas ralentit sur le pavé mouillé du trottoir et son regard se figea sur le décor. Il sentait le charme irrésistible de l'étoile envahir son être et la magie de Noël donnait au nouveau-né de la crèche le visage du petit garçon d'Anna.
Un coup de klaxon le sortit de sa torpeur. « Monsieur Pénal . Vous êtes à pied ? voulez-vous que je vous dépose chez vous ? »
« Non, non, merci, ma voiture est au bout de la rue ! Bonne soirée et joyeux Noël ! »
Au volant, l'honorable huissier sentait son armure d'homme de loi se déglinguer comme la corniche du vieil immeuble.
Le seuil accueillant du cossu domicile à peine franchi, il salua Madame Pénal et prétexta un oubli professionnel pour ressortir aussitôt, un trousseau de clés à la main et une idée bien précise derrière la tête.
Une petite demi-heure suffit à la retrouver, comme si l'étoile de la crèche se voulait plus performante que quelque système de navigation que ce soit.
Anna était là, sur un banc, à l'entrée d'une galerie commerciale.
Son petit garçon était soigneusement blotti dans une grande couverture râpée et semblait apprécier les chants de Noël diffusés dans les rues de la ville.
« Venez avec moi », lui dit Monsieur Pénal.
Instinctivement, Anna eut un mouvement de recul, mais bien vite, la sincérité du regard de cet homme imposant lui inspira confiance.
« Allez, venez, ne restez pas là ! »
Il installa la jeune femme et son bambin à l'arrière de sa voiture et démarra aussitôt.
« Où nous emmenez-vous ? », demanda timidement Anna.
« A une vingtaine de kilomètres d'ici, à la campagne, au bord de la rivière, ma femme et moi possédons un pavillon. Nous aimons y passer quelques jours quand l'envie de truites nous taquine. Il y a du chauffage, de l'eau chaude, la télé, et même des provisions. Vous verrez, vous y serez bien ! Après les fêtes, nous trouverons une solution, je vous le promets ! »
Lorsqu'il salua Anna sur le seuil du chalet au sein duquel régnait une profonde et chaleureuse sérénité, il perçut toute la sincérité de sa gratitude dans l'éclat de son sourire.
Au moment de reprendre sa voiture, il fut attiré par le brillant particulier d'une étoile, celle qui scintillait comme un diamant juste au-dessus de ce toit que l'homme de loi voyait ce soir-là comme un droit.
Noël d'espérance pour Anna.
Noël de bonne volonté pour cet étrange Monsieur Pénal.
Jean Marcelle
Soigneusement calligraphié en lettres dorées, ce titre magique resplendissait sur la couverture du mystérieux album que Julien venait de découvrir parmi les cadeaux disposés pêle-mêle au pied du grand sapin.
Avec la curiosité et la frénésie d'un enfant de son âge, il s'allongea sur le tapis du salon pour découvrir le contenu de cet ouvrage inattendu. Les premières pages recelaient de magnifiques histoires, riches en poésies et en illustrations colorées.
Parti loin déjà dans ses rêves, Julien fut cependant attiré par l'une d'entre elles. Un bon Père Noël au regard généreux invitait à travers sa barbe immaculée le jeune lecteur à lui dessiner son vœu le plus cher. Julien se précipita dans sa chambre, réveilla vivement son cartable engourdi par les vacances scolaires, et muni de ses crayons de couleur, revint à son bonheur.
Devant l'espace blanc offert à l'imagination de l'artiste en herbe, celui-ci resta un moment perplexe : « Mon vœu le plus cher ? ». Il ferma les yeux et un émouvant souvenir surgit du plus profond de son âme d'enfant. C'était en juillet, sur la plage. Il avait rencontré ce petit garçon au visage triste, victime de l'éclatement du noyau familial. Il avait ressenti le terrible désarroi qui tenaillait cet ami d'un jour, et ce soir encore il en avait le frisson.
Il observa avec tendresse son père disposer adroitement quelques bûches dans le foyer du feu ouvert. Les flammes ainsi réanimées jouaient au joaillier avec les parures de l'arbre de Noël. Julien tendit l'oreille et perçut la voix douce de sa maman, inondant de câlins la petite dernière, émerveillée par ce décor de fête. Il ressentit alors un immense bonheur, et conscient de la chance qu'il avait, il saisit ses crayons, et en faisant le vœu que cela dure toujours, il dessina une famille.
Les pages centrales du livre d'or du Père Noël offraient à Julien une image digne des plus beaux rêves d'enfant. Dans un immense jardin d'étoiles et de planètes, une ronde de marmots manifestait sa joie autour d'un globe terrestre resplendissant de couleurs. Si tous les héritiers de la terre paraissaient différents par leur peau ou leurs vêtements, ils semblaient tous cependant animés du même enthousiasme, et main dans la main, de la même foi en l'avenir.
Julien se redressa, saisit délicatement son précieux livre, et en veillant à le garder ouvert à la même page, s'installa confortablement sur les genoux de son père. Conscient qu'il devait dès cet instant s'attendre à une giboulée de « pourquoi ? », celui-ci déposa, avec le respect qu'il méritait, son verre de vieux bourgogne, et accorda à son fils sa plus paternelle attention.
Julien lui fit part du doute qui l'envahissait face à ce message d'harmonie mondiale, en évoquant les images qu'il avait perçues lors de récentes informations télévisées : enfants désemparés dans des camps de réfugiés, sur le chemin de l'exode, fuyant la bestialité de soldats indignes de ce nom, larmes d'enfants devant les désastres qu'engendrent fanatisme et racisme. Pourquoi tant de vies brisées ? Pourquoi ?
Avec toute la simplicité qui s'imposait, son père lui expliqua que si les enfants avaient cette extraordinaire faculté de tendre la main vers les autres et d'ouvrir tout naturellement leur cœur, il n'en était hélas pas toujours de même avec les adultes. Julien fixa le regard de son père, et avec l'honnête spontanéité de l'enfant, émit cette sincère interrogation : « Pourquoi devient-on adulte ? »
A la dernière question de son fils, le papa de Julien n'avait su que répondre. Un long silence complice avait suivi leur conversation et tous deux regardaient en rêvant les flammes effectuant dans le foyer crépitant leur danse bienfaisante. La voix de maman mit un terme à leur méditation en rappelant que le marchand de sable était de connivence avec le Père Noël.
Julien ne se fit pas prier. Il referma son nouveau livre et l'emmena sous la couette en décrétant qu'il serait désormais le compagnon de ses rêves. Rêves d'enfant ou rêves d'adulte ? Chaque fois que la magie de Noël envahit nos foyers, n'avons-nous pas au fond de nous-mêmes l'irrésistible envie de redevenir enfant ? Ne faisons-nous pas inconsciemment le vœu de rencontrer un bon Père Noël qui, d'un coup de barbe blanche, balayerait de ce monde la bêtise humaine ? Et s'il nous demandait de dessiner notre vœu le plus cher, aurions-nous l'humilité de le faire avec notre cœur d'enfant ? Voilà une question que nous pourrions nous poser.
Jean Marcelle
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En ce 07 janvier 2012, jour du Noël orthodoxe, j ai précieusement déposé "LE RETOUR DU BIGOUDEN" dans la malle aux trésors de mon blog.
J´ai ajouté le lien de ta page en l´intitulant "Les contes de Jean Marcelle".
J´invite également mes lecteurs à passer sur "Les pages d´accueil de Gougnies.be"
Encore mille et un MERCIS
Bien à toi...
Baiser papillon
lolo*.*
J´sais pas trop si le lien fonctionnera, mais je le mets quand même ! lol
http://revesdegaletsausouffleduvent.blogspot.com/2012/01/en-ce-jour-du-noel-orthodoxe-voici-le.html